Les événements du premier semestre 2005 autour du livre de Philippe Cathé : article paru dans le Figaro Littéraire
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Claude Terrasse
de Philippe Cathé

PAR BENOÎT DUTEURTRE
[07 avril 2005]


Claude Terrasse, de Philippe Cathé, Éditions l'Hexaèdre, 10, rue Joseph-de-Maistre, 75018 Paris (l.hexaedre@laposte.net), 221 p., 20 €.  

Deux gloires et un inconnu : l'écrivain Alfred Jarry, le peintre Pierre Bonnard et le compositeur Claude Terrasse forment, dans les années 1900, un indissociable trio. Le premier entre dans l'histoire avec Ubu Roi, créé au Théâtre de l'Oeuvre en 1896... Mais l'on a oublié qu'il s'agissait d'un spectacle musical, dont Terrasse a signé la partition, qui comportait, notamment, la fameuse «chanson du décervelage».

De son côté, Pierre Bonnard n'est pas encore un peintre célèbre, mais il se lance avec Jarry et Terrasse dans une autre aventure : le «Théâtre des Pantins», qui offre, rue Ballu, des spectacles iconoclastes joués par des marionnettes : une reprise d' Ubu Roi, puis une pièce de théâtre intitulée Vive la France, censurée pour ses références à l'affaire Dreyfus. Le texte est de Jarry, les décors et programmes de Bonnard, la musique une fois encore de Terrasse, son beau frère.


Celui-ci connaîtra la gloire comme compositeur d'opérettes, avant d'être complètement oublié, au lendemain de la Première Guerre mondiale. Après des années de travail couronnées par une thèse d'Etat, le jeune compositeur et musicologue Philippe Cathé signe la première biographie de ce grand méconnu.

Comme beaucoup d'artistes de sa génération, Claude Terrasse est né en province (en 1867, à l'Arbresle, près de Lyon), dans une famille de la petite bourgeoisie, avant de «monter à Paris». Il reçoit une formation musicale religieuse à l'Ecole Niedermeyer, d'où cette couleur «modale» imprégnée de grégorien, si caractéristique de l'école française moderne. Il connaît ensuite cette double vie commune à nombre de musiciens : organistes d'église le jour pour gagner sa vie, compositeurs d'opérettes ou chefs d'orchestre aux Folies-Bergères, la nuit, parce que c'est le théâtre qui les attire.


Nommé organiste de choeur à La Trinité, Claude Terrasse devient avec Erik Satie, sur un mode très différent, le musicien emblématique des milieux loufoques et des groupes artistiques «incohérents» qui se regroupent au Chat noir et dans les cafés de Montmartre. Il épouse Andrée Bonnard, la soeur de Pierre, qui devient son complice le plus proche. La famille Terrasse apparaît souvent sur ses tableaux ; le peintre n'ayant pas de descendance, les enfants du compositeur seront ses héritiers.


Si Satie incarne le génie froid, ésotérique, pince sans rire des «fumistes», «hydropathes» et des autres courants avant-gardistes, Claude Terrasse, sorte de «géant rieur», manifeste une bonne humeur communicative. Malgré les folies de Jarry, l'amitié entre les deux hommes sera sans nuage ; Satie se lie également avec Alphonse Allais pour quelques projets, mais surtout avec le poète Franc-Nohain, avec lequel il signe des mélodies intitulées Chansons à la Charcutière ou Malheureuse Adèle !


Puis toute une série d'opérettes en un acte, parmi les meilleures de ces années 1900 : Au temps des croisades, La Fiancée du scaphandrier et la très osée Botte secrète, où l'on chante, entre deux allusions grivoises, la valse du «tout à l'égout» généralisé à Paris, quelques années plus tôt. Par ces oeuvres loufoques, mais aussi d'autres collaborations avec Tristan Bernard ( La Petite Femme de Loth ) et Courteline, Terrasse s'impose comme l'héritier d'Offenbach.

L'opérette vit, alors, une crise de croissance. Le public boude les spectacles musicaux, et la plupart des théâtres ont fermé leur fosse d'orchestre pour se reconvertir dans la comédie de boulevard. Dans ce climat, l'apparition de Terrasse fait l'effet d'un fortifiant salutaire ; il remet au goût du jour l'esprit burlesque de l'opérette des origines.


Il a trouvé pour cela son Meilhac et son Halévy : Robert de Flers et Gaston Armand de Caillavet, experts en comédies bien ficelées qui reprennent la recette des opéras-bouffes du second Empire : détournement de grands sujets mythologiques, historiques ou littéraires, traités avec le sens du ridicule et un grain de folie. Leurs succès avec Terrasse, de 1900 à 1906, s'intitulent Les Travaux d'Hercule (un Hercule paresseux qui n'accomplit aucun des fameux travaux), Le Sire de Vergy (des soldats qui, sous prétexte d'aller à la croisade, vont faire la noce à Montmartre), Chonchette qui se déroule dans une blanchisserie où l'on chante la «valse du beau linge», et Monsieur de La Palisse. Autant d'oeuvres, autant de succès font de Terrasse un roi de Paris. Debussy, dans Gil Blas, lui consacre des pages élogieuses.


Tout en respectant les codes de l'opérette, le compositeur trouve dans ses partitions des lignes mélodiques, des harmonisations riches qui donnent à l'opérette sa couleur 1900. Paradoxalement, c'est en voulant écrire des oeuvres plus exigeantes, que Claude Terrasse va se faire plus discret dans la vie musicale. Malgré une création réussie à l'Opéra-Comique, son Mariage de Télémaque sur un livret de Maurice Donnay est un succès sans lendemain.

Philippe Cathé montre, dans son livre, comment la plus grande ambition du compositeur se perdra dans des circonstances défavorables : toute sa vie, il a travaillé à son Pantagruel, sur un livret d'Alfred Jarry d'après le roman de Rabelais. Créée à l'Opéra de Lyon en 1911, l'oeuvre ne sera jamais donnée à Paris.


Avec le concours amical de la famille Terrasse-Bonnard, qui a fourni de nombreuses illustrations, ce livre ressuscite un personnage clé de la Belle Epoque. Sans lourdeur musicologique, Philippe Cathé sait rester simple pour parler de l'oeuvre et retracer l'existence au plus près des faits. Après quatre-vingts ans de purgatoire, quelques pièces de Terrasse réapparaissent. La Péniche-Opéra a monté La Botte secrète et La Fiancée du Scaphandrier qui n'ont pas pris une ride. Le Sire de Vergy, aux Bouffes Parisiens, n'a pas connu le même succès. L'heure de Claude Terrasse, mort un peu amer en 1923, reste à venir. Dans une telle perspective, cet ouvrage constitue le chaînon manquant....

A propos de la création d' Ubu Roi, le Musée d'Orsay présente à partir du 11 avril, une exposition intitulée «Le Théâtre de l'Oeuvre (1893-1900), naissance du théâtre moderne.»